11/28/2006

Iffrit 2/2

Suite et fin de cette nouvelle.

J'imaginais bien que cela finirait par arriver, mais je pensais que vous auriez essayé d'en discuter avec lui auparavant. Alors quand il est sorti de la voiture et qu'il a vu le mot "Psychologue" sur la plaque à l'entrée, il n'a pas pu s'empêcher de me regarder avec des yeux étonnés. J'imagine que cet acte vous a persuadé que vous aviez eu là une bonne idée... Le plus drôle reste que cette idée ne vous soit pas venue après la mort de Franck, ni même quand Eric réveillait la maison après ses horribles rêves, mais à cause de moi.
J'avoue qu'au début, ces consultations nous amusaient. Eric écoutait religieusement ce psy, lui disait ce qu'il voulait entendre, tandis que moi, de l'autre côté de la pièce, lançait des remarques et des moqueries en réponse à toutes ses conclusions. Le défi était de faire en sorte de retenir nos fous rires. Et je me dois d'avouer que même si le ton de cette lettre ne le laisse pas entrevoir, je peux me vanter de posséder un sens de l'humour assez dévastateur.
Bref, ces séances n'étaient rien de plus qu'une perte de temps pour nous, et nous continuions à vivre nos vies de reclus psychopathes sans aucun complexe.
Eric est ensuite rentré au lycée, certes de justesse, mais il y est quand même parvenu. Je pense y être pour quelque chose et j'étais alors très fier de notre réussite. Mais cette nouvelle vie marqua un très net changement dans notre relation...
Au lycée, personne n'a d'ami imaginaire, et les apparences y sont extrêmement importantes. Alors, bien que nous continuions à nous parler constamment, nous nous arrangions pour le faire discrètement, sans être vus... Et si jamais quelqu'un le surprenait dans la rue en train de me parler, il répondait simplement qu'il chantait.
Comme vous l'aviez placé en internat, les occasions de rester seuls tous les deux furent rares. Alors nous rattrapions le temps perdu quand nous rentrions à la maison. Au début nous nous racontions de tout ce que nous n'avions pas pu partager dans la semaine, en prenant bien garde que vous ne le remarquiez pas. Puis au fur et à mesure que s'écoulaient les semaines, nous parlions de moins en moins.
Eric était en échec scolaire. Il ne voulait évidemment pas travailler une fois rentrés en week-end, et abandonnait très vite sans que je n'y puisse rien faire lorsque nous étions au lycée. Nous savions que nous étions de moins en moins proches mais j'imagine que nous nous figurions que cela allait passer.
Les séances de psy n'arrangeaient rien. D'amusantes elles sont devenues ennuyeuses pour finalement devenir sources de problèmes. Notre manque de communication ne s'arrêtant plus uniquement à la sphère lycéenne, Eric se confiait de plus en plus sérieusement. Il m'a demandé un jour de ne plus y assister, ce que j'ai fait sans discuter...
Malgré notre détachement, il restait relativement seul. Il n'avait pas plus d'amis qu'avant et n'osait toujours pas approcher les filles. Il avait 18 ans et la vie de perpétuel banni commençait à lui peser.
Chaque Samedi soir, il rentrait des séances de thérapies dans une colère noire. J'avais beau lui demander quelle en était la cause, lui expliquer que ces moments-là devraient au contraire le soulager, il ne me répondait pas. Il passait ensuite le reste de sa soirée avec vous, pour être bien sûr que je ne puisse pas lui parler.
Je vous avoue que ces temps ont été insupportables. Et alors que je croyais que ce ne pourrait pas être pire, la plus mauvaise soirée de ma courte existence arriva. Je me souviens des moindres détails...
Un samedi de Décembre, alors que la nuit tombait, il rentra une fois de plus exténué et ivre de colère. Sans vous dire un mot il est monté se coucher. Je restai près de la fenêtre, comme je le faisais toujours. Au bout d'une dizaine de minutes, une voix parfaitement calme monta de sous la couette.
« Tout est de ta faute. »
Je n'osais rien répondre.
« Si je n'ai pas d'amis, pas de copine, si je m'entends pas avec mes parents, si je rate tout à l?école, continua-t-il, toujours d'un ton monocorde. Tout est de ta faute.
- Pourquoi tu me dis ça ? lui répondis-je, tentant de garder mon calme.
- TAIS-TOI ! »
Puis le silence retomba, il dura juste assez de temps pour que je me rende compte qu'il pleurait. Il avait l'air à bout de nerf, mais je devais en savoir plus.
« Qui t'a dit ça ?
- Qui ? Le psy, mes parents, le monde entier ! Si tu n'avais pas été là tout le temps pour m'assister comme l'attardé que je suis, j'arriverais à m'en sortir tout seul ! «
- Eric, ne crois pas que... «
À ce moment il jeta un coussin dans ma direction. Il ne m'avait pas vraiment visé, et cela ne me toucha pas. Mais cela me blessa tout de même.
« C'est à cause de toi si je suis un loser ! C'est à cause de toi si je me déteste ! »
Je ne savais vraiment plus quoi faire. Il faut que vous me compreniez ? Si j'existais, c'était pour le rendre heureux. Le savoir dans cet état, qui plus est par ma faute...
« Eric, champion... Je sais bien que toi et moi...
- MAIS VAS-TU TE TAIRE ? »
Il ne criait plus, il hurlait. Pendant qu'il s'époumonait à me lancer des injures, j'entendis vos pas fuser dans l'escalier. Si vous veniez, tout était fini.
« Eric, crois-moi, essayais-je de bredouiller dans son vacarme. Jamais de ma vie je n'ai voulu... »
Mais c'était trop tard, la lumière s'est allumée et vous êtes entrés. C'est la dernière fois que nous nous sommes parlés.
Si la vie était un calvaire avant cette nuit-là, les mois suivant furent de véritables supplices. Eric me voyait toujours. Parfois, il me lançait des regards d'une noirceur glaciale pour me le rappeler, puis se complaisait à feindre de ne pas me remarquer à d'autres moments. Comme si je n'existais pas. Comme si je n'avais jamais existé? J'ai essayé de lui parler, de lui arracher quelques mots, quelques regards, mais rien n'y faisait. Le voir ainsi indifférent me mettait hors de moi. Je préférais encore notre dispute et ses insultes...
Puis au bout de quelques mois, j'ai compris qu'il ne me voyait même plus. J'étais devenu transparent à ses yeux. J'étais toujours là, bien sûr (comment pouvait-il en être autrement ?), mais plus pour lui. Un jour, je vous ai entendu parler avec lui, à table. Je vous ai entendu lui demander s’il me voyait toujours. Ce n'est pas sa réponse qui m'a le plus meurtri, mais le sourire satisfait qui l'accompagnait.
Pourtant ce ne furent pas là la fin de ses ennuis... Eric entra lentement dans une profonde dépression. Ses échecs, scolaires et personnels, se multiplièrent. Aux crises de colère s'ajoutèrent des crises de violences... J'étais là quand il vous a frappé ce dimanche où vous le forciez vainement à apprendre un cours par coeur. J'étais encore là quand il a menacé ce psychologue de le tuer s'il continuait à lui poser des questions... J'étais toujours là quand il a dû changer de lycée par deux fois... J'étais là, mais je ne pouvais rien faire. J'étais condamné à voir sa lente décrépitude sans pouvoir réagir.
Quelque part autour de ses 21 ans, Eric décida de ne plus s'alimenter. Cela l'emmena aux urgences plus d'une fois. Vous ne saviez plus quoi faire de lui. Alors qu'il simulait son sommeil dans la chambre d'hôpital, il vous entendait chuchoter, parler de lui comme d'un "poids" que vous devriez traîner toute votre vie. Vous disiez qu'après ce qui était arrivé à Franck, vous ne pourriez pas le supporter. Peut-être étaient-ce ces quelques mots qui le décidèrent de changer les choses ?...
Il est vrai qu'à partir de ce moment-là, tout sembla s'améliorer. Eric recommença à manger, parfois même à sourire. Vous envisagiez même qu'il puisse reprendre sa scolarité, et cesser ces stupides cours par correspondance qu'il ne suivait pas de toute façon.
Oui tout le monde se félicitait de ce retour à la normale. Tous sauf moi. Je savais que cela cachait quelque chose. Et au final, je n’avais pas tort.
Eric est mort cet après-midi.
Il s'est pendu à la poutre de la chambre de Franck. J'imagine que le besoin d'originalité est un paramètre secondaire dans un suicide.
Je me suis rendu compte qu'il préparait sa fin depuis un bout de temps. Il avait attendu patiemment toute la semaine que vous soyez absents tous les deux. Quand il fut sûr que vous ne rentreriez pas avant la nuit tombée, il sortit une corde de sous son matelas. Vous rendez-vous compte ? Une corde sous son matelas ! Même moi, présent presque constamment auprès de lui, j'ignorais l'existence de cette chose !
Vous croyez peut-être que je l'ai laissé faire, que je l'ai regardé se donner la mort sans broncher. J'ai hurlé. Vous comprenez ? J'ai hurlé pour qu'il arrête. J'ai hurlé quand il a fixé la corde, placé la chaise sous la poutre. J'ai hurlé, mais il ne m'entendait pas.
Alors que je croyais que tout était fini, il a levé ses yeux sur moi. Je ne rêvais pas, c'est bien moi qu'il regardait. Cela faisait presque trois ans qu'il m'ignorait, et à présent il me regardait. Ce moment se figea pendant une éternité. Il était là, en face de moi, le soleil baignait la pièce, exactement comme lorsque nous venions jouer et parler ici, des années plus tôt. Et lui me regardait. Et dans ses yeux, j'ai compris ce qu'il voulait que je fasse. Il voulait que j'écrive cette lettre. Que je vous l'écrive. Pour que vous compreniez.
Eric est mort sans un mot, jusqu'au bout il sera resté muet avec moi.
Je comprendrai si vous me tenez pour responsable de tout cela. C'est certainement la vérité. Mais croyez-moi si je vous dis que j'ai toujours été là. C'était peut-être là mon tort, me répondrez-vous. J’ai été là pour toutes les grandes étapes de sa vie. J'ai même été présent pour sa mort.
Je ne sais pas quand vous rentrerez. Je ne verrai sûrement pas votre réaction. D'ici là je ne serai plus là. Je ne sais pas bien ce que je vais devenir, mais croyez-moi quand je vous dis que si l'être que vous aimez plus que vous-même vient à disparaître, votre existence devient pire que tous les enfers imaginables. De toute façon, je crois que je n'ai pas vraiment le choix, mon destin aussi doit être de retourner au néant. Allez savoir, peut-être nous retrouverons-nous, quelque part, lui et moi...
Je vous laisse donc avec ses quelques mots et vous rassure sur le fait que je ne viendrai plus jamais gâcher votre vie,

À jamais,

Iffrit

5 commentaires:

Ludie a dit…

Bravo, c'est malin...c'est retournant tout ça...
Dis moi que tu en as écrit de plus légères...?!?

Dune a dit…

ben c'est super beau...c'est poétique, simple, sans détour...j'adore :-) encore une fois ^^

Grizzly a dit…

Ca a beau etre la 2eme fois que je le lit, ca fait toujours quelques choses...

CeD a dit…

magnifique, touchant ... beau tout simplement

Anonyme a dit…

tout simplement "OUAWOU"...