1/25/2007

Le trajet 2/2

Suite et fin.
Attention lecteur, je te demande ta participation (détails dans les commentaires).



Depuis toute petite elle se passionnait pour les films d’horreur et de science-fiction. Et ce qu’elle aimait par-dessus tout était les monstres. Et plus ils étaient poilus et dégoulinants et plus elle les aimait.
Alors la veille au soir, après avoir essuyé les traces qu’avaient laissées sur son sac les pommes moisies jetées par les fils Acamont du haut de leur arbre, Charlotte décida de s’inventer un monstre, qui la protègerait.
Elle l’imagina marchant à quatre pattes, au pelage brun et hirsute. Sa tête tiendrait du félin, mais ses yeux seraient ceux d’un reptile. Ses dents seraient aussi tranchantes que des lames, et ses canines supérieures plus longues que les autres, tellement qu’elles dépasseraient de sa bouche baveuse même quand celle-ci serait fermée. Ses longues oreilles pendraient le long de ses joues.
Un cou quasiment inexistant relierait sa tête au reste de son corps. Un corps en forme de bosse immense, faisant penser au dos des taureaux de dessins animés. Ses pattes, placées très bas, presque sur le ventre, seraient longues et puissantes, et finiraient sur des griffes acérées et rétractiles. Charlotte s’accorda la fantaisie de placer des tigrures noires sur les membres avant et arrière de la créature.
Une gigantesque queue-de-rat finirait l’animal… Par-dessus tout, le monstre se devait d’être colossal. Elle l’estima aussi haut qu’un cheval. Sur ses quatre pattes, sa tête dépassait celle de Charlotte, qui n’essaya même pas de deviner quelle taille il attendrait s’il se dressait sur ses membres arrières.
Elle ne savait pas trop d’où elle sortait cette image mentale de monstre, qui venait avec une étonnante facilité ; peut-être était-ce la somme de plusieurs autres chimères qu’elle avait vues en rêves, elle ne savait pas vraiment. Elle n’avait même pas besoin de le dessiner, il lui suffisait de fermer les yeux et il était là. Mais comme il lui faisait à elle-même un peu peur, elle lui rajouta un collier rouge et une médaille sur laquelle était gravé le nom de son nouvel ami : Jack.
Charlotte était certes jeune, mais elle savait faire la part des choses. Elle était parfaitement au courant que Jack n’existait pas réellement, mais elle pensa qu’elle se sentirait plus forte et plus confiante si elle savait qu’une telle bête à ses ordres la talonnait.
L’horloge marquait seize heures vingt. Charlotte sursauta. Elle s’était abandonnée à sa rêverie et n’avait pas vu filer le temps. Autour d’elle, plusieurs élèves avait posé leurs stylos et attendaient impatiemment la fin du cours.
Charlotte griffonna quelques parodies de calculs et décida que le train de Jean arriverait en gare de Toulouse vers onze heures quarante. Cela lui laisserait le temps de rejoindre le centre-ville et de se dénicher un bon restaurant pour le déjeuner.
Puis ce fut la fin de la leçon. Tous les écoliers se levèrent de leurs pupitres, et rangèrent leurs affaires dans leurs cartables. Puis ils sortirent après avoir déposé leurs cahiers sur un coin du bureau de Mme Ferreira, qui continuait imperturbablement d’imaginer les problèmes ferroviaires du lendemain.
Jack se leva du tourniquet en faisant grincer les ressorts et la rejoignit calmement dans la cour. Les autres enfants partaient en grappe dans les voitures de leurs parents ou en leur donnant la main. Cette fois-ci elle ne resta pas avec les retardataires, et, Jack dans son dos, elle entreprit son trajet.
Jack connaissait l’itinéraire. Il l’avait parcouru pour la première fois le matin même. Mais comme tous les matins, rien d’extravaguant n’était survenu.
Le véritable défi se profilait maintenant. Ils approchèrent de la maison… Charlotte sentit cette boule maintenant familière grossir au fond de son estomac. Alors Jack posa avec douceur son énorme museau léonin sur son épaule pour la calmer. En le caressant (du bout des doigts, car on ne savait jamais), elle sentit son courage revenir.
Le passage sous les fenêtres de Mme Acamont fut finalement très court et sans accroc. Au début Charlotte fixait de ses yeux intimidés ses lacets de chaussures, comme à l’accoutumée. Puis elle consentit à croiser le regard de l’horrible femme. Et là, la fillette fut doublement surprise. Tout d’abord par le fait que Mme Acamont ait réussi à écarquiller ses yeux de chouette encore plus que d’ordinaire, chose que Charlotte pensait physiquement infaisable. Puis car pour la première fois, au bout de quelques secondes, le visage blafard de la femme s’effaça pour ne laisser que les ténèbres combler cette absence. Et elle ne réapparut nulle part ailleurs sur la façade, comme si la mère Acamont venait de comprendre qu’il existait d’autres lieux de vie dans sa demeure que devant ses fenêtres.
Charlotte sourit. Voilà qui était encourageant pour la suite. Suite qui arrivait à la vitesse de ses pas de plus en plus déterminés sur la face nord de la propriété.
La porte de bois était close. Juste au moment où Charlotte se dit qu’elle n’aurait finalement pas à subir le second de ses travaux herculéens, les gonds crièrent et M. Acamont surgit comme un diable de sa boîte, une fourche à la main. Il entama vigoureusement une insulte qu’il ne finirait jamais. Il se figea en voyant arriver l’enfant, et en fit tomber son ustensile. Il le ramassa, puis regagna à reculons son jardin. Jack y pénétra, histoire de lui faire un petit coucou avant de poursuivre sa route.
Il rejoignit Charlotte un peu plus loin, alors qu’elle approchait du portail. Elle entendait déjà les trépignements et les aboiements des deux chiens. Sa course se ralentit quelque peu. Mais elle sentit Jack la pousser doucement dans le dos. Elle avança.
Les chiens entamèrent leur cacophonie qui redoubla quand elle fut dans leur champ de vision. Ils stoppèrent net quand Charlotte s’immobilisa et les regarda droit dans les yeux. Leurs grognements furent vite remplacés par ces couinements plaintifs de rongeurs que même le plus impressionnant des molosses émet quand il est intimidé.
Les chiens rejoignirent la forêt d’orties, la tête basse et la queue entre les jambes, préférant visiblement se piquer plutôt que d’affronter le regard de Charlotte. La fillette se tourna vers Jack, et lui sourit. Si l’animal en était capable, elle fut persuadée qu’il sourirait également.
Elle arriva au coin du mur, où l’attendrait patiemment un des deux fils, voire les deux, pour l’effrayer ou la bousculer.
Elle ne fit pas erreur, l’un des deux était bien dissimulé ici. Mais il n’avait déjà pas l’air de vouloir plaisanter. Peut-être avait-il été le témoin auditif ou oculaire de la rencontre de Charlotte avec les chiens. Elle passa à côté de lui, mais ce dernier était comme figé, et ne prit même pas la peine de tourner la tête quand elle s’éloigna. En longeant le mur, elle crut voir une silhouette tremblotante en haut du pommier. Mais les branches l’empêchaient de distinguer quoi que ce fut. Par contre elle fut intimement convaincue que le rideau d’une des fenêtres juste derrière avait bougé.
Charlotte chercha autour d’elle pour se rendre compte que Jack n’était plus là. Alors, elle avait réussi cette dernière épreuve seule, sans son aide… Un immense sentiment de fierté grandit en elle.
Jack réapparut, sautant par-dessus le mur gris, et se plaça à nouveau derrière elle. Elle gratouilla son immense menton velu, et alors qu’il fermait de plaisir ses yeux de serpent, elle fut persuadée qu’elle n’aurait plus jamais d’ennuis pour rentrer de l’école.
Alors, ensemble, ils reprirent leur marche.

Personne ne sut véritablement ce qui s’était passé à Saint Jean des Ormeaux en cette après-midi de printemps. Cela s’était produit dans un quartier isolé, et il n’y avait eu aucun témoin.
Mais de toute évidence, quelque chose était venu dans la résidence des Acamont. Et au vu de l’état des victimes, peut-être ne saurait-on jamais ce que c’était.
Des deux chiens on ne retrouva que l’énorme braque. Ou plutôt un de ses morceaux, qui gisait dans un nuage de mouches sous les hautes herbes du jardin. Le facteur du village assura aux autorités que la famille possédait un autre chien, que lui et sa tenue de travail abîmée connaissaient très bien. Mais il n’y eut qu’un minuscule collier bleu sectionné et quelques touffes de poils éparpillées près du portail qui étayèrent ces propos.
De la même façon, personne ne vit la trace de Monsieur Acamont, jusqu’à ce que l’on se rendit compte qu’il n’avait jamais quitté son bout de jardin. Seulement, une de ses jambes était au milieu des artichauts, la tête et les bras dans les carottes, et le reste de son anatomie dispersée parmi les choux et les betteraves. Rien ne manquait, jusqu’à sa main droite tenant bien serrée une fourche cassée en deux.
Les deux fils furent par contre totalement introuvables. Il y eut d’immenses battues dans la région, mais plus jamais on ne les revit (en fait, un des villageois en voyage dans le nord de la France rencontrerait vingt-deux ans plus tard le plus âgé des deux, Jeremy, devenu moine après avoir selon lui « croisé le regard du Malin » dans son enfance, l’autre étant selon lui devenu sans-abri dans une grande ville).
On découvrit Mme Acamont, assise au milieu de son salon. Des yeux étaient vides et un filet de bave transparent coulait sur son menton. La femme fut placée dans un hôpital psychiatrique pour n’en jamais sortir. On ne sut jamais ce qu’elle avait pu voir pour la mettre dans cet état, mais cela la rendrait muette à jamais.
Donc à part Mme Acamont, il n’y eut aucun témoin… Quoique… En interrogeant le voisinage, plusieurs rapportèrent avoir aperçu, quelques pâtés de maison plus loin, un événement étrange.
Ils virent s’éloigner dans un coin de rue une minuscule silhouette enfantine, accompagnée d’une autre, immense, irréelle, floue… mais qui disparaissait quand ils clignaient des yeux.
Mais tous dirent qu’ils avaient dû rêver…

13 commentaires:

Jac a dit…

Celle la elle est excellente... bon on se doute un peu de la fin, mais c'est extra. Ma préférée après Iffrit.

Makkel a dit…

Génial ! très franchement j'adore ! A la fois fantastique et réaliste. Et toujours ce ton ironiquement acide (j'invente même des mots tiens...)

Sinon j'aurais peut-être fait la fin comme un article de journal... Mais c'est qu'une idée.. ^^

Et le dessin est superbe !

Ludie a dit…

Froid dans le dos que j'ai eu!!!

ced a dit…

M... maître Yoda ?

Ludie a dit…

Alors voilà, on veut faire un peu "fantastique" pour répondre aux souhaits de l'auteur de ne pas être trop terre à terre et ça ne plait encore pas...
Jamais content ces artistes!
:)

Grizzly a dit…

c'est n'importe quoi....

arrivée a 11h40, mais laissez moi rire.
alors que le train arrive reellement a 10h33, jean a tout le temps de rejoindre le centre ville, passer a la FNAC acheter une BD pour pouvoir la lire tanquillement dans le bon resto et dejeuner. c'est pas plus compliqué...

hein..l'histoire???
ben terrible. ^^

ced a dit…

Merci à tous.
Il reste encore pas mal de textes, mais je voudrais me remettre à écrire. Mais il me faut une motivation.

Donc voilà, je vous propose de me soumettre un thème, comme dans les concours de nouvelles. Un mot, une phrase, un début, ce que vous voulez, et j'écrirais ma nouvelle en conséquence.

Qu'en dites-vous ?

Sinon le prochain texte arrive en début de semaine prochaine, et pour vous annoncer la couleur il s'agit de celui qui fait le plus honte dans tout ce que j'ai écrit. Voilà.

mathilde a dit…

J'ai trouvé un petit cadeau que tu pourrai me faire : tu m'imprimes toutes tes nouvelles, tu les relies (du verbe relier ) et ainsi je pourrai tout bien lire, sans pleurer de mal aux yeux...
parce qu'elles sont cool!

Grizzly a dit…

Tu souhaites que l'on te donne la "motivation" par email...ou on ecrit directement dans les commentaires ??

ced a dit…

Bah autant utiliser les commentaires, ça rajoutera un côté interractif :)

Grizzly a dit…

Et bien, je te proposerai bien de finir ta prochaine nouvelle par "et il vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants", ca donnerait peut etre une nouvelle un peu moins triste...mais je crois que le theme a été maintes fois utilisé :p

non, par contre et apres mille reflexions sur le sujet, je te propose d'integrer cette phrase dans ta prochaine nouvelle :
"Je tombe, je ne sais plus quand ca a commencé, mais une chose est sur...je tombe"

Vas-y...epate moi ^^

ced a dit…

J'aime bien ^^
Ok, je m'y mets.
En attendant, ce soir, vous pourrez lire mon plus mauvais texte. Vite, à ce soir !

Marine a dit…

Pour le moment c'est mon histoire péréfée.
Même si j'aime beaucoup les autres, hein !