12/04/2006

Le super-héros

Ma troisième nouvelle, et la deuxième sur le thème de l'imagination. J'ai un avis mitigé sur celle-ci, je pense que je ne la réécrirais pas de la même manière aujourd'hui. Mais bon, le but de ce site étant de les livrer telles qu'elles ont été écrites, et dans l'ordre qui plus est...

Si je ferme les yeux…
Si je ferme les yeux, je peux courir plus vite que le vent. Je peux courir si vite que votre attention ne parviendrait jamais à se fixer sur moi. Je peux parcourir des kilomètres sans les voir défiler, sans jamais fatiguer. Aucun véhicule ne peut rivaliser avec ma vitesse. Je suis au-delà de la vitesse.
Si je ferme les yeux…
Ma force est sans égale. Je peux soulever dix hommes, pendant plusieurs heures, sans sourciller, sans vaciller. De mes poings nus, je peux abattre un mur de briques, une maison, un immeuble (je l’ai déjà fait). Je tords l’acier aussi facilement que vous déchirez une feuille de papier. Du tranchant de ma main je peux abattre un arbre, et mon seul index suffit à le retenir dans sa chute.
Je suis invulnérable. Je veux dire réellement invulnérable. Rien ne peut entamer mon corps invincible. La plus fine et résistante des lames se brise sur ma peau, les balles de revolver ricochent sur moi et les incendies les plus meurtriers me laissent insensible. Je ne crains ni le chaud, ni le froid, ni la privation d’air.
Et si je me concentre vraiment, si je ferme mes paupières très fort, à m’en faire mal… alors je peux voler.
Mes pieds quittent le sol et je rejoins les nuages. Je survole les villes et les plus hauts édifices, à la vitesse de mes pensées. Je peux voler si haut que je peux voir mon ombre s’imprimer sur une mer de nuages, lisse et parfaite. Je peux voler plus haut. Plus haut que le ciel, jusqu’à côtoyer les étoiles de l’espace infini (je n’y reste jamais longtemps).

Je peux faire tout cela, et tant d’autres choses encore. Et je le fais. Pour vous. J’utilise ces pouvoirs pour vous aider, vous rendre la vie meilleure, plus juste. Beaucoup m’ont demandé pourquoi je ne m’en servais pas pour assouvir mes propres souhaits, mes désirs cachés, en faisant fi de vous tous, nécessiteux ou infortunés… Pourquoi je n’usais pas de ces dons hors du commun afin d’attirer à moi gloire, argent, amours.
Mais à ceux-là je leur réponds : et pourquoi le ferais-je ? Pourquoi vouloir une vie aisée et oisive lorsque mon corps ne demande ni nourriture ni repos ? Pourquoi s’abandonner au luxe et au confort quand on a goûté au plaisir extatique de défier la gravité ? Pourquoi chercher l’amour dans des bras de femmes quand je lis dans vos yeux celui que vous me portez lorsque je vole à votre secours ?
Je n’ai pas besoin de tout cela, alors je me rends utile, avec mes moyens. En sauvant un enfant imprudent manquant de se noyer. En évacuant par la voie des airs les derniers occupants d’une bâtisse en flammes. En livrant aux autorités des malhonnêtes, des voleurs, des tueurs…
Bien sûr j’ai attiré les regards. Nulle part ailleurs que dans les livres pour enfants vous n’aviez vu un être pareil, capable de tous ces exploits. Il y a eu des articles sur mon compte, des émissions.
Mais contrairement aux héros de papier, je n’ai pas besoin de costume. Je n’en ai pas vraiment l’utilité. Aussi étrange que cela paraisse, on me confond rarement avec un autre lorsque j’atterris dans une rue ou quand j’arrête un véhicule fou par la seule force de mes bras.
De même je n’ai ni repères secrets, ni majordome aux petits soins. A quoi me serviraient-ils ? Je n’ai pas d’acolyte bondissant et enthousiaste, prêt à user d’un humour navrant et à prendre les coups pour moi.
Je n’ai pas de surnom ridicule, fait de superlatifs ou de noms d’animaux mystérieux et je remercie la providence que ni vous ni vos médias n’aient eu l’idée de m’en affubler. Lorsque vous parlez de mes haut-faits, vous m’appelez Lui, Le Héros ou Le Miracle.
Mais ce que vous ignorez, c’est que comme ces héros de pulps et de comic-books, je possède une identité secrète. Mais il s’agit là plus d’une contrainte que d’un « dernier rempart pour une vie normale et anonyme ». Pour tout vous dire, j’ai un autre corps, et celui qui figure à la une des journaux n’est pas celui dans lequel j’ai vu le jour.
Je sais précisément quand ces dons sont apparus. Il n’y a pas eu d’accident scientifique, d’irradiation cosmique ou d’altération des mes gênes. Je ne viens pas d’une galaxie lointaine.
Je me suis simplement rendu compte, un jour, qu’en fermant les yeux et en oubliant le plus possible mon corps originel, je pouvais en matérialiser un second, capable de tout ce que mon imagination lui autorisait. Soulever des voitures et voler parmi les oiseaux devient la plus aisée des tâches lorsque le moyen d’y parvenir est de s’en savoir capable.
Bien sûr, je n’y suis pas arrivé immédiatement. Il m’a fallu des mois pour imaginer mes exploits dans les moindres détails et parfaire alors mes dons.
En y réfléchissant bien, je crois que cette autre moi m’est apparu un ou deux ans après l’accident. Après cet accident qui m’a valu d’être cloué dans ce lit, bardé de câbles me reliant à ces machines bruyantes et à ma seule nourriture liquide. Cet accident qui m’a enfermé à vie dans ce corps insensible et immobile, et dont seules mes paupières répondent à ma volonté. Cette prison charnelle dont la seule évasion est de fermer les yeux et de renaître ailleurs dans mon corps surhumain.
Hélas, cette évasion est éphémère et fragile. Il suffit qu’un de ces engins qui me maintienne en vie émette un bip plus bruyant qu’à l’accoutumée, ou qu’une infirmière me réveille en venant nettoyer mes souillures incontrôlées pour que se brise ce mince fil qui relie mes deux corps. Pour que je me souvienne que je suis dans cette chambre d’hôpital, et que s’évanouisse mon alter-ego miraculeux.
Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites que je me suis imaginé tout cela afin de me créer une illusion de liberté. Que rien de tout cela n’est vrai, sinon dans ma folie. C’est ce que je croyais moi aussi au début. Puis, un jour ou quelque parent ou ami avait oublié d’éteindre la télévision après m’avoir rendu visite, je m’y suis vu flottant au-dessus des toits, acclamé par la foule. C’était une de mes premières apparitions et ces images tournaient en boucle sur toutes les chaînes. J’ai su alors que ce n’était pas dans mes songes mais bien dans le monde réel que se produisait mon double invincible…
Mais aujourd’hui j’ai peur. J’ai peur de retourner dans mon corps paralytique car cela fait plusieurs jours qu’il est plongé dans un profond coma. Plus le temps passe et plus les spécialistes désespèrent de m’en voir ressortir.
Pourquoi avoir peur me direz-vous ? Plus d’inquiétude à avoir quant à un retour impromptu à l’immobilisme alors que je suis en plein vol. Je suis bel et bien ce héros médiatique à présent, et uniquement lui.
Mais si quelqu’un, las de me voir inanimé, décide de couper mon respirateur, ou si je m’échappe enfin de ce coma, mais pas du côté espéré…Si je meurs…Alors qui protégera les malchanceux et accidentés ? Qui sauvera la vie des innocents en danger ? Qui viendra au secours des victimes d’actes criminels ?
Mais qui sait… Peut-être que si mon corps malade passe de vie à trépas, je resterai à tout jamais dans ce monde. Que le destin me permettra de vivre pour toujours cette vie de surhomme, sans attaches, sans contraintes. Que je resterai là parmi vous, ou plutôt au-dessus de vous, pour veiller à votre sécurité, prêt à vous secourir au moindre danger…
Mais j’en doute.


9 commentaires:

ced a dit…

Demain je rajouterai une illustration marrante. Enfin, l'illustration n'est pas marrante, mais elle a une anecdote particulière.

Pour ce qui croient que je suis un déesepéré dès que j'écris, la prochaine nouvelle est plus légère ^

gil a dit…

J'étais en train de me poser des questions là...
Elles se sont toutes terminées par des morts jusqu'à présent tes nouvelles...

Heureusement que la prochaine ne va parler que de petits orphelins, je suis rassuré :)

(oui, je suis ironique, un peu cynique aussi, mais surtout très con. Mais par contre, j'aime beaucoup lire ce que tu fais, toutes catégories confondues :))

Ludie a dit…

Mon commentaire allait encore réclamer quelque chose de plus "léger" mais cette idée a déjà été émise...
Parce que c'est toujours aussi "touchant" à lire mais pour commencer une journée, on ne peut pas dire que ça donne la pêche!!!

ced a dit…

L'illustration a été rajoutée, ce qui est drôle, c'est que l'ai fait il y a quelques années déjà, et qu'en la déterrant du placard je me suis rendu compte qu'elle avait beaucoup en commun avec l'affiche du dernier film superman :)

TELLE a dit…

tu as une très belle plume et des idées de fou! continue... c'est fou d'être aussi talentueux...

Grizzly a dit…

Tiens, je serai pas contre une nouvelle avec happy ending pour la prochaine.
J'adore, la n'est pas le soucis...mais je viens de terminer mon dernier paquet de kleenex et je fais pas de course avant la semaine prochaine...

Diiiss, si tu inspire 2-3 personnes a t'imiter dans la nouvelle et que ca se revele pas trop mal...tu partagerais ton blog pour publier?? (je dis ca...c'est pas que pour moi...)

ced a dit…

Hum... j'y réfléchis...

ced a dit…

Il faudrait que tu me redonnes ton adresse mail Grizz.

Anonyme a dit…

Magnifique, touchant, triste...